Un Vigneron dans l’alambic de l’histoire

Par Gilbert Laval et Alain Boullenger

In Vino Veritas. Le Gaillac a deux mille ans, mais c’est le travail des vignerons dans de ce dernier demi-siècle qui dit le mieux les évolutions du monde et de ses consommations. Passé quarante-trois vendanges, Alain Boullenger, enfant de 68, du travail en usine puis des vignes, sort de cet alambic de l’histoire. Il raconte.

Chapitre 3

 ANNÉE 70, FIN D’UN MODE, FIN D’UN MONDE

Les années 70 sont celles d’une crise terrible de la viticulture. Une crise profonde. Un moment de rupture, en tout cas de décalage pendant lequel un mode de consommation disparaît alors que le mode qui va y succéder peine à émerger. En fait, ces années-là, une grande transformation sociale est en marche que la viticulture ne peut que subir avant de se prendre en main.

1) Vous étiez au premier rang pour observer cette transformation des consommations en matière de vin.

Mais quels sont donc ces deux modes de consommation qui s’affrontaient ? Dites-nous…

C’est vrai que j’étais au premier rang, je m’installais sur la propriété de Brames Aïgues… Et j’ai vu la cave de Rabastens qui s’entêtait à commercialiser sa production tirée de cépages productifs ou hybrides -notamment le Jurançon portugais- à coup de bonbonnes consignées de dix litres que trente camions de la société Gravir transportaient tous les jours vers Toulouse. La cave persistait dans cette pratique alors que la demande de vin de table était alors plus que déclinante…

Ce choix de la vente directe du producteur au consommateur n’était donc pas le bon ?

Si ! L’idée était même excellente dans les années 60. Mais, dix ans plus tard, sur ce créneau la coopérative n’est pas en mesure de résister à la concurrence des super-marchés tout à fait adaptés et même promoteurs d’un nouveau mode de consommation de masse, la grande distribution. Ces super puis hyper-grandes surfaces raflent en effet toutes les parts de ce marché en distribuant au prix le plus bas le vin le plus ordinaire possible dans des bouteilles en plastique.

Quelle solution vous restait-il ? 

À la recherche d’une production plus rémunératrice, des vignerons épaulés de techniciens agricoles ont pourtant compris, dès 1965, qu’il fallait s’orienter vers une viticulture de qualité. Qu’il fallait améliorer les cépages, par exemple replanter des cépages autochtones comme le Braucol ou le Duras. Ou d’autres encore comme des Gamay, des Syrah, des Cabernets ou des Merlots, cépages censés répondre à un improbable goût d’un consommateur supposé plus exigeant.

Et du coup qu’advient-il ?

Du coup ? Le résultat est que, faute de circuits commerciaux adéquats, cette production d’une qualité de toute façon très moyenne ne se vend pas. La production de vin de table, elle-même très peu rémunératrice ne suffit désormais même plus à alimenter le réseau de distribution de bonbonnes à Toulouse. Le vin d’appellation reste en stock alors que la cave de Rabastens doit aller acheter le vin de table qui lui manque dans les caves coopératives du Midi ! C’est l’histoire du vieux monde qui meurt alors que le monde nouveau ne veut pas naître encore…

2) Ce monde nouveau semble pour le moins bien décidé à se passer de vin de table à table

Le marché du kil de rouge ne chute pas, il dégringole. Les premiers à réagir collectivement sont la quarantaine de chauffeurs de camion de Gravir dont les services sont de moins en moins sollicités. Ils sont tous membres du même syndicat, la CFDT et ils se voient tous les jours. Ça facilite évidemment la mise n’en place d’actions communes. Les carnets se vidant peu à peu de commandes, ils se tournent comme un seul homme vers la direction de la cave, la prie d’agir ou du moins lui demande d’imaginer une solution. 

Que peut leur proposer la cave ? 

En fait, ce n’est pas si simple. A cette époque - en 1978 - le président de la cave était un assureur, lequel avait imaginé n’avoir «que des chrysanthèmes à inaugurer». Et le voilà pris dans la tourmente sociale : la cave n’ayant rien à proposer aux chauffeurs de camions, lesdits chauffeurs se mettent en grève.

Et donc plus de vins de table distribué ?

Ce qu’il y a de moins rémunérateur n’est en effet plus distribué. C’est donc la cave et donc tous les coopérateurs qui sont étranglés. La crise est très aigüe.

Ça secoue les instances, ça remue en haut lieu ?

Le vice-président, vigneron et membre du Part socialiste, se substitue au président-assureur qui demeure sans voix et entreprend de régler le problème. Il s’y emploie de la façon la moins sociale possible : jouant sur le fait que les ouvriers chauffeurs privent les paysans coopérateurs de revenus, il n’a aucun mal à mobiliser ces derniers contre les premiers.

C’est de l’anti-social pur jus…

J’assiste à ça et en suis très contrarié. Nous avons même eu droit à un article dans le journal Libération “Les paysans contre les ouvriers”. En tout cas, c’est dans ce climat de totale hostilité que les grévistes reprennent le travail. Et donc la distribution de bonbonnes. Ce qui ne saurait toutefois suffire à un bon équilibre des comptes.

Mais le mouvement de protestation fait pourtant tache d’huile…

La coopérative finalement connaît chaque années des pertes d’environ 200.000 Francs, soit 30.000 €. Ce qui, il y a quarante ans, représente des sommes insupportables. Au bout du rouleau financier, fatigués d’être payés au lance-pierre, les coopérateurs exigent de leur coopérative une meilleure rémunération de leur travail. Et la cave en question ne pouvant distribuer que ce qu’elle a se tourne vers le Crédit Agricole pour y souscrire un nouvel emprunt.

Mais les banques ne sont pas si souvent prêteuses…

Pour accorder ce prêt, celle-ci demandent des garanties et donc demande aux coopérateurs de remettre eux-mêmes au pot pour augmenter le capital de leur coopérative. Ce qu’ils refusent bien évidemment de faire.

Et alors il se passe quoi ?

La réaction est vive et même très vive. Les humeurs sont tout de suite combattives. Les vendanges sont toujours l’occasion pour les vignerons de se croiser, au moins sur le carreau de la cave, de s’ouvrir aux autres de leurs propres difficultés. Les vendanges de 1979 sont celles où les mauvaises humeurs de chacun se transforment du coup en mouvement de revendication collective.

Mouvement qui débouche sur quoi ?

Une manifestation est organisée devant le Crédit Agricole pour lui demander des comptes. La direction de la banque reçoit une délégation de vignerons. L’échange est franc où il apparaît que la cave est particulièrement mal gérée. Où les syndicalistes de la Fédération FDSEA (???) commencent à se rapprocher des mécontents, relaient leurs revendications, accompagnent les plus déterminés d’entre eux jusque devant le bureau de la cave.

Et qu’est-ce que produit cette solidarité nouvelle ?

Les deux ou trois assemblées générales de coopérateurs qui suivent sont plutôt houleuses où est mise en doute la capacité de la direction à trouver une solution. Nous sommes un groupe très soudé qui créons un comité d’action comme il y en a eu tant dans l’Aude et dans l’Hérault. Et ce comité envoie une délégation discuter avec le staff de la cave.

La confiance dans la direction de la cave pour gérer les affaires de tous n’est-elle alors pas perdue.

Cette direction s’avère incapable de prendre le taureau par les cornes. les viticulteurs s’entendent alors pour la pousser toute entière à la démission, exigent d’élire à bulletin secret celle qui lui succédera, en échange de quoi, ils voteront l’augmentation de capital demandée par le Crédit Agricole.

Et la suite ?

La suite est l’abandon par la cave du système de distribution de vin de table à la bonbonne et l’engagement à développer l’appellation contrôlée. L’action collective produit des résultats que l’ordre dispersé n’a jamais obtenu.

3) Et de la crise naît la lumière…

 Ces années de crise ont aussi été celles des grandes interrogations. Le nouveau Conseil d’administration de la cave décide de se lancer dans l’expérience de l’appellation qui jusqu’alors n’était que l’affaire des caves particulières. L’apprentissage est difficile. Tous les hectos de la vendange 1979 que nous destinions à l’appellation en 1980 sont finalement déclassés faute d’une qualité suffisante. Nous ne déclarons pas d’appellation en 80.  En 1981, ce ne sont modestement que 5.000 hectos qui seront ans déclarés (…….).

Pourquoi si peu  ?

L’année 80 a été pluvieuse et le raisin n’a pas mûri comme il aurait fallu. Mais surtout, surtout ! nous nous rendons compte que le pire aurait été évité si nous avions procédé à une sélection du raisin selon les parcelles et non selon le degré d’alcool.

Ah oui ?

Poussant le raisonnement jusqu’au bout, il finit par apparaître à l’esprit du plus grand nombre que nous n’améliorerions pas notre production en travaillant sur ce seul degré d’alcool, ni même sur les seuls cépages, mais que les quantités produites, la charge à l’hectare, entraient aussi en ligne de compte.

 Qu’est-ce qui est alors mis en place ?

Dès avant la vendange 1981, la cave demande aux coopérateurs de délimiter les parcelles sur lesquelles ils s’engagent à travailler une récolte de qualité en vue de l’appellation. Deux administrateurs de la cave et un expert passent dans les vignes, évaluent les rendements à l’hectare et classent ou déclassent selon les observations faites.

A vous entendre, l’adhésion à cette nouvelle façon de faire parait assez massive…

Non, ça a été compliqué : Un administrateur se fait ainsi piquer avec une parcelle qui devait rendre plus de cent hectos à l’hectare. Il reconnait d’ailleurs le fait et s’engage à tailler différemment à la saison suivante. Idem pour moi, cela m’est arrivé sur des vignes jeunes pourtant taillées correctement.

L’apprentissage a donc été long …

Oui mais avec des résultats au bout. Et il n’y aurait en effet pas eu ces résultats si chacun avait continué à mener sa barque à sa façon. La cave a procédé en avançant à la fois de manière très pédagogique et dans le parfait respect des règlements, pour l’intérêt de chacun dans l’intérêt de tous.

Il vous aura fallu combien de temps ?

La première année où la cave a pu déclarer l’appellation, ce sont 5.000 hectos qui ont été ainsi classés. L’année suivante, 6.000 hectos. En 1995, ce sont 32.000 hectos d’appellation que la cave de Rabastens a pu mettre sur le marché.

Et ce qui vaut pour la cave de Rabastens vaut pour tout le gaillacois ?

Avec des différences, bien sur. Mais beaucoup de producteurs indépendants de vin de table choisissent la prime à l’arrachage des années 80. D’un million d’hectos de vin produits alors, le gaillacois n’en produit plus que 400.000 vingt ans plus tard. • Illustration parfaite  de la force du travail en commun, les coopérateurs ont beaucoup moins eu à arracher que les vignerons qui opéraient encore seuls.

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